Par Amar Thioune
Politiste, chercheur associé au LARESPO (Université Gaston-Berger de Saint-Louis), fondateur du think tank Diaspora Émergence et ancien membre du bureau national de SOS Racisme.
Alors que Dakar accueille la jeunesse du monde à l’occasion des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), le Sénégal ne peut laisser prospérer sur son territoire la stigmatisation de ses frères et sœurs africains. Fidèle à l’héritage de ses ancêtres et à la vision de Léopold Sédar Senghor, notre pays doit sanctionner la fraude sans désigner de boucs émissaires et engager, enfin, la modernisation de son état civil.
Depuis le 31 octobre, le Sénégal accueille la planète. Les Jeux olympiques de la jeunesse réunissent à Dakar, Diamniadio et Saly quelque 2 700 jeunes athlètes venus de plus de 200 pays. C’est le premier événement olympique de l’histoire organisé en Afrique et, pour la première fois, une équipe de réfugiés y prend part. Le monde nous regarde et découvre un pays ouvert. Soyons à la hauteur de cette image, y compris chez nous.
Car, pendant que nous célébrons l’universalisme dans nos stades, un autre discours progresse. L’affaire Nourah Ba en est le symptôme. Cette jeune femme d’origine guinéenne est poursuivie à Nguidilé pour des propos publics et des questions liées aux conditions d’obtention de son état civil.
Que la justice fasse son travail sereinement, dans le respect de la présomption d’innocence et des droits de la défense. Mais une procédure individuelle est devenue, en quelques jours, le procès de toute une communauté.
Nourah Ba doit être respectée, comme doivent l’être tous nos frères et sœurs guinéens qui vivent au Sénégal. Je serai leur voix et leur porte-parole. J’invite les organisations de défense des droits humains à se tenir à ses côtés afin qu’elle bénéficie d’un procès équitable et d’un traitement digne. Elle ne peut pas devenir l’agneau du sacrifice des défaillances que le peuple sénégalais connaît parfaitement.
L’affaire Nourah Ba est l’arbre qui cache la forêt : derrière elle, il y a un état civil à bout de souffle et un climat de suspicion qui menace notre vivre-ensemble.
Un pays bâti par des migrants
Nos frontières actuelles sont héritées du découpage colonial consacré à l’époque de la conférence de Berlin (1884-1885). Nos peuples, eux, sont bien plus anciens.
Le Tekrour, le Djolof, le Cayor, le Baol, le Waalo, le Sine, le Saloum, le Kaabu, l’Empire du Mali ou encore l’émirat du Trarza ont prospéré grâce aux échanges commerciaux, aux alliances matrimoniales et à la libre circulation des populations.
Le Sénégal d’aujourd’hui est l’œuvre de générations venues de partout. À Kédougou, en Casamance, à Bakel et le long du fleuve Sénégal, des familles continuent de vivre de part et d’autre des frontières.
Senghor l’avait résumé par cette formule : l’enracinement et l’ouverture, pour aller au rendez-vous du donner et du recevoir. Cette vision a permis à notre pays et à sa jeunesse de rayonner dans le monde. Elle a rendu le Sénégal résilient et l’a protégé, jusqu’ici, des démons de l’extrémisme et de la division.
L’universalisme n’est donc pas une option pour le Sénégal : c’est l’un des fondements de notre identité.
Entendre les inquiétudes, refuser les amalgames
Ceux qui s’inquiètent ne sont pas tous xénophobes. La précarité est réelle et la concurrence dans le secteur informel est parfois ressentie comme une menace. Mais les étrangers recensés par l’ANSD représentent environ 1,1 % de la population, loin des « 50 % » parfois avancés.
Ils ne peuvent, à eux seuls, expliquer le chômage de notre jeunesse. Par ailleurs, l’exploitation d’une main-d’œuvre étrangère privée de droits pénalise l’ensemble des travailleurs, Sénégalais compris.
La souveraineté nationale n’est pas négociable. Personne ne demande au Sénégal d’y renoncer. Mais la souveraineté, c’est aussi appliquer toutes nos lois.
Notre Code de la nationalité reconnaît notamment la nationalité sénégalaise à toute personne née au Sénégal d’un parent lui-même né au Sénégal. Notre engagement au titre des protocoles de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes doit également être respecté.
L’instauration éventuelle d’une carte de séjour peut faire l’objet d’un débat parlementaire. Mais elle ne saurait se construire sur la désignation d’une communauté comme bouc émissaire.
Moderniser l’état civil, dès maintenant
La fraude doit être sanctionnée. Mais si des actes d’état civil ont pu être achetés, c’est aussi parce que notre système d’état civil présente des fragilités. Cette faiblesse relève de l’administration, et non de la responsabilité collective des étrangers.
Elle pénalise d’abord les Sénégalais qui attendent parfois un extrait d’état civil pendant des mois, mais également ceux dont le patronyme suffit désormais à éveiller la suspicion.
L’État doit protéger ses citoyens, tous les résidents ainsi que les données personnelles de chacun.
Il faut mettre en place un registre numérisé et interconnecté, garantir l’enregistrement systématique de chaque naissance, renforcer le contrôle des audiences foraines et doter la Commission de protection des données personnelles de moyens réellement efficaces.
Un état civil fiable, c’est aussi disposer de statistiques fiables, indispensables à la planification des politiques publiques. Sans données précises, comment planifier les écoles, les postes de santé, les logements ou les politiques d’emploi ?
Un pays qui ne sait pas précisément qui il est ne peut pas correctement préparer son avenir.
Une mise en garde de témoin
En 1989, alors que j’étais jeune, j’ai vécu de près, depuis Rosso, la crise entre le Sénégal et la Mauritanie. Des morts, des milliers de déplacés, des familles séparées. Tout avait commencé par des mots et des rumeurs.
Plus tard, au bureau national de SOS Racisme en France, j’ai combattu le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et toutes les formes de discrimination, sans jamais reculer. Je n’accepterai pas chez moi ce que j’ai combattu ailleurs.
En tant qu’intellectuel et responsable politique sénégalais, je ne peux pas me taire lorsqu’une partie de nos frères et sœurs africains est injustement montrée du doigt.
Les Jeux olympiques de la jeunesse s’achèveront le 13 novembre. Leur véritable héritage ne se mesurera pas uniquement au nombre de stades construits ou de médailles remportées. Il dépendra aussi de notre capacité à rester fidèles à ce que nous sommes : une terre d’accueil, profondément enracinée et résolument ouverte sur le monde.
C’est notre force, pas notre menace.
Amar Thioune