INFOSDUJOUR
Il était une fois, à Ndar, une petite fille guet-ndarienne qui vendait des arachides devant le mythique Cinéma Rex. Elle ne savait pas encore que, derrière les portes entrouvertes de cette salle obscure, les voix de Billie Holiday et de Mahalia Jackson allaient bouleverser son destin.
Les mélodies qui s’échappaient du cinéma venaient se poser sur son enfance comme une mystérieuse révélation. Elles allaient inoculer dans son âme le virus magnifique de la musique.
Cette petite fille s’appelait Aminata Fall.
Et de cette enfance modeste allait naître l’une des voix les plus singulières et les plus bouleversantes de l’histoire musicale du Sénégal.
Lorsqu’Aminata Fall prenait un micro, quelque chose se produisait. Le temps semblait suspendre sa course. Sa voix profonde, grave, puissante, chargée de douleur et de dignité, ne se contentait pas de chanter : elle racontait une vie, une ville, un peuple et ses blessures.
Son contralto avait la puissance de la terre et la mélancolie des grands blues. Dans sa voix résonnaient les nuits de Ndar, les souffrances silencieuses, les amours perdues, les espoirs déçus et cette dignité indestructible qui caractérise les grandes âmes.
Des nuits du Star Jazz de Saint-Louis aux scènes du Théâtre national Daniel-Sorano, Aminata Fall n’était pas simplement une chanteuse.
Elle était une présence.
Elle était une émotion.
Elle était une histoire.
Elle ne cherchait pas à séduire le monde. Elle le confrontait à son talent.
Mais les destins des grands artistes sont parfois cruels. Ceux qui donnent tout à leur art ne récoltent pas toujours les richesses que leur génie aurait dû leur garantir. Aminata Fall fut de ceux-là.
Elle possédait une voix qui aurait pu lui ouvrir les portes de la gloire et de la fortune. Pourtant, elle n’a jamais transformé son art en commerce. Elle a donné. Elle a chanté. Elle a partagé. Elle a offert son génie au public, sans jamais chercher à le thésauriser.
Puis vint le temps du silence.
La maladie la frappa durement. Elle lui arracha une jambe, la condamna au fauteuil roulant et éloigna progressivement la diva des scènes et des projecteurs.
Celle qui avait fait vibrer des foules se retrouva confrontée à la solitude.
Celle qui avait donné tant de bonheur dut, à son tour, demander de l’aide.
Sa dernière apparition publique, à travers les ondes de Sud FM, fut un bouleversant appel au secours. Une voix qui avait tant donné au Sénégal lançait désormais un cri dans la nuit.
Mais le monde semblait avoir oublié son étoile.
Aminata Fall s’éteignit en novembre 2002, à Saint-Louis, dans la discrétion et le dénuement.
Quelle terrible ironie pour celle qui avait offert au Sénégal une voix que nul ne pouvait acheter.
Pourtant, Aminata Fall n’est pas morte.
Les grandes voix ne meurent jamais.
Elles continuent de vivre dans les chansons, dans les souvenirs, dans les rues de Ndar, dans les cœurs de ceux qui l’ont connue et dans la mémoire de ceux qui découvriront demain son immense héritage.
Elle n’a peut-être pas laissé une fortune derrière elle.
Elle a laissé mieux qu’une fortune :
une voix.
Une voix qui traverse les générations.
Une voix qui porte le blues de l’Afrique.
Une voix qui raconte la grandeur et les blessures d’un peuple.
Une voix qui appartient désormais à l’éternité.
Aminata Fall fut un diamant brut. La société n’a pas toujours su le protéger, encore moins lui donner l’écrin qu’il méritait. Mais aucun oubli, aucune pauvreté, aucune épreuve ne pourra effacer l’éclat de son génie.
Aujourd’hui, Ndar peut se souvenir avec fierté de son enfant.
Et le Sénégal doit se souvenir de son artiste.
Aminata Fall, la Mahalia Jackson de Ndar, la grande dame du blues sénégalais, n’a pas eu la vie que son talent méritait. Mais elle a laissé une œuvre que le temps ne pourra jamais ensevelir.
À toi, grande dame de la voix.
À toi qui as chanté quand d’autres se taisaient.
À toi qui as donné sans compter.
À toi qui as porté dans ta voix les larmes et la fierté de tout un peuple.
Que la terre de Thiaka Ndiaye te soit légère.
Et que, là où tu reposes, les anges aient enfin la chance d’entendre la voix d’Aminata Fall.
Ndar ne t’oubliera jamais.
Le Sénégal ne t’oubliera jamais.
Et ta voix, elle, ne mourra jamais.