Par Hamadou BA
La place des femmes dans le secteur extractif sénégalais connaît des avancées, mais demeure marquée par d’importantes disparités. C’est ce que met en évidence le rapport ITIE du premier semestre 2025 consacré à la dimension genre dans les industries extractives. Le document souligne les progrès enregistrés ces dernières années, tout en appelant à renforcer les mécanismes permettant une participation plus équitable des femmes aux emplois, aux instances de décision et aux retombées économiques du secteur.
Cette réflexion a été au cœur d’un atelier de renforcement des capacités consacré aux industries extractives, organisé par la Convention des jeunes reporters du Sénégal (CJRS), en partenariat avec l’Association des Blogueurs pour une Citoyenneté Active (ABCA). L’initiative a bénéficié de l’appui technique et financier de l’ABCA et de ses partenaires, notamment la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie et INADES-Formation.
Des progrès, mais des inégalités persistantes
Entre 2022 et 2025, la participation des femmes dans le secteur extractif sénégalais s’est progressivement améliorée. Les années 2023 et 2024 ont notamment été marquées par une progression de l’embauche de femmes dans des métiers traditionnellement considérés comme masculins.
Les opportunités se sont ainsi diversifiées dans les fonctions techniques, administratives et de gestion locale liées aux projets miniers et aux hydrocarbures. Cette évolution contribue également à renforcer les retombées économiques locales et à élargir les possibilités d’autonomisation des femmes dans les zones concernées par les activités extractives.
Cependant, ces avancées restent inégales. Les disparités demeurent importantes en matière d’accès à l’emploi, de représentation dans les instances de gouvernance, de bénéfices tirés du contenu local, d’investissements sociaux et de participation aux chaînes de valeur du secteur.
Le « WIN INDEX », un outil pour mesurer les écarts
Dans ce contexte, la mobilisation s’est renforcée en 2024-2025 avec la mise en place par Women In Mining Sénégal (WIM Sénégal) d’un indice de genre consacré aux mines, aux hydrocarbures et à la transition énergétique.
Baptisé « WIN INDEX », cet outil vise à mieux mesurer les effets différenciés des activités extractives sur les femmes et les hommes. Il permet notamment d’analyser la situation des femmes à travers cinq dimensions majeures : l’accès à l’emploi, la représentation dans les instances de gouvernance, les bénéfices liés au contenu local, la participation aux investissements sociaux et la situation des femmes dans l’artisanat minier.
L’intérêt de cet indice réside dans sa capacité à produire des données permettant de dépasser les simples constats. Il offre aux pouvoirs publics des éléments pour mieux orienter les politiques inclusives, fixer des indicateurs de suivi et apprécier les progrès réalisés en matière d’égalité entre les femmes et les hommes.
Il constitue également un outil pour le secteur privé. Les entreprises et leurs sous-traitants peuvent s’en servir pour évaluer la place des femmes dans leurs effectifs, leurs chaînes de valeur et leurs instances de décision, mais aussi pour renforcer leurs politiques de diversité, d’équité et d’inclusion.
Pour la société civile et les organisations féminines, les données produites peuvent servir de base au plaidoyer en faveur de l’autonomisation économique des femmes, de l’égalité des chances et de l’amélioration des conditions de travail, notamment dans l’exploitation minière artisanale et à petite échelle.
Un outil qui renforce la mise en œuvre de la Norme ITIE
Le « WIN INDEX » vient également compléter les efforts engagés dans le cadre de la Norme ITIE 2019 et 2023, qui accordent une place croissante à la prise en compte du genre et à la publication de données désagrégées par sexe.
Les exigences relatives notamment à l’emploi, à la gouvernance, au contenu local et aux investissements sociaux encouragent une meilleure prise en compte des réalités vécues par les femmes dans les communautés affectées par les activités extractives.
La disponibilité de données fiables et régulièrement actualisées apparaît ainsi comme un enjeu majeur. Elle permet aux décideurs, aux entreprises, à la société civile, aux partenaires au développement et aux médias de disposer d’une même base d’analyse pour suivre les évolutions et identifier les domaines dans lesquels des efforts supplémentaires sont nécessaires.
Les pouvoirs publics appelés à consolider les mécanismes
L’intégration de la dimension genre repose également sur des mécanismes institutionnels mis en place par l’État.
Au sein du ministère chargé de l’Énergie, du Pétrole et des Mines, la Cellule Genre et Équité, créée en 2017 par le décret n°2017-313 et rattachée au Secrétariat général, est chargée de promouvoir l’intégration de l’approche genre dans les programmes et projets du secteur.
Elle formule des propositions, participe à l’élaboration de plans d’action dans une logique de parité et assure la coordination des points focaux genre au sein des différentes directions.
Le ministère dispose par ailleurs d’un Plan d’action national Genre-Énergie, inspiré de la politique de la CEDEAO sur l’intégration de la dimension genre dans le secteur énergétique. Ce plan fixe notamment l’ambition d’atteindre une représentation de 50 % de femmes et 50 % d’hommes à l’horizon 2030 dans le secteur public de l’énergie et dans l’espace communautaire.
Cinq grandes orientations structurent cette démarche : améliorer la compréhension des enjeux liés au genre et à l’énergie, promouvoir des politiques non discriminatoires, accroître la participation des femmes dans les métiers techniques et les postes de décision, garantir l’égalité des chances dans le secteur privé et mettre en place un dispositif de suivi et de responsabilisation sensible au genre.
« JIGEEN LER », un levier pour les jeunes femmes
En 2024-2025, cette politique s’est notamment traduite par des initiatives destinées à faciliter l’accès des jeunes femmes aux filières techniques et professionnelles.
Le programme de stages « JIGEEN LER », mis en œuvre en partenariat avec le Millennium Challenge Account Sénégal II (MCA-SN II), s’inscrit dans cette dynamique. L’adoption d’un plan d’action genre constitue notamment une conditionnalité de décaissement dans le cadre de cette démarche.
À travers ce type de dispositif, l’objectif est de favoriser une présence accrue des jeunes femmes dans les métiers techniques liés à l’énergie et aux projets extractifs, des secteurs qui restent encore largement dominés par les hommes.
Les médias, acteurs de la transparence
Au-delà des pouvoirs publics et des entreprises, les médias ont également un rôle important à jouer dans cette transformation. La formation des journalistes aux enjeux des industries extractives permet de mieux traiter les questions liées à la gouvernance, à la transparence, au contenu local, mais aussi aux impacts sociaux et différenciés des activités minières et pétrolières.
L’atelier organisé par la CJRS et l’ABCA s’inscrit dans cette perspective. En renforçant les capacités des professionnels des médias, il entend favoriser une couverture plus documentée des questions extractives et donner davantage de visibilité aux enjeux liés au genre.
Dans un secteur où les données, les décisions économiques et les enjeux sociaux sont étroitement liés, une meilleure information du public apparaît comme une condition essentielle de la transparence.
L’enjeu pour le Sénégal est désormais de transformer les progrès enregistrés en résultats durables : davantage de femmes dans les emplois techniques, une meilleure représentation dans les instances de décision, un accès accru au contenu local et aux opportunités économiques, mais également une prise en compte systématique de leurs besoins dans les communautés affectées par les activités extractives.
La production et l’utilisation régulière de données désagrégées par sexe, à travers notamment le « WIN INDEX » et les mécanismes de suivi de l’ITIE, pourraient constituer un levier important pour mesurer cette évolution et maintenir la question de l’égalité au cœur de la gouvernance du secteur extractif sénégalais.