par Ibrahima Dia
À l’échelle mondiale, les universités sont de plus en plus exposées aux effets conjugués des crises politiques, sécuritaires, sociales et environnementales. En Afrique, en Europe et en Amérique latine, la recrudescence des conflits armés, la consolidation de régimes autoritaires, les instabilités institutionnelles persistantes ainsi que les atteintes répétées aux libertés fondamentales fragilisent durablement les systèmes d’enseignement supérieur et de recherche.
Après deux premières éditions ayant contribué à structurer le débat dans des contextes principalement européens et latino-américains, la troisième édition du Colloque international sur les « Réfugiés académiques et savoirs en exil » entend aborder ces enjeux depuis les contextes africains. Ce déplacement, à la fois géographique et analytique, interroge les dynamiques contemporaines de l’exil académique, ainsi que les formes renouvelées de mise en danger des savoirs, des institutions et des trajectoires scientifiques. À cet égard, les asymétries structurelles dans la circulation des enseignants-chercheurs, dans les financements et leur gestion, ainsi que dans la reconnaissance des épistémologies plurielles, y compris au sein des approches décoloniales, participent de ces différentes formes de « mises en exil ».
D’une façon plus générale, les libertés académiques se trouvent de plus en plus menacées, selon des modalités diverses et cumulatives : censure de thématiques jugées sensibles — telles que la gouvernance, les forces armées, les droits humains ou les conflits —, pressions politiques exercées sur les enseignants-chercheurs, arrestations, licenciements ou intimidations d’universitaires, ainsi que fermetures temporaires ou durables d’établissements d’enseignement supérieur lors de crises politiques ou sécuritaires.
Face à ces situations, il apparaît indispensable de penser des réponses concertées, innovantes et durables, capables à la fois de protéger les individus concernés, de reconnaître et valoriser leurs savoirs, et de renforcer les solidarités académiques et institutionnelles à l’échelle intercontinentale. Ces dernières années, de nombreuses initiatives ont été mises en place par des institutions et des collectifs universitaires afin de soutenir l’accueil, la protection et la réintégration académique de chercheurs et d’enseignants en situation de danger. Toutefois, ces dispositifs demeurent inégalement répartis et insuffisamment adaptés aux réalités des pays du Sud, et en particulier du continent africain, qui constitue à la fois un espace majeur de production de réfugiés académiques et un territoire d’accueil confronté à d’importantes contraintes structurelles.
Si les contextes africains, européens et latino-américains présentent des spécificités historiques, politiques et institutionnelles propres, ils partagent néanmoins un ensemble d’enjeux communs : la continuité de parcours académiques interrompus, la reconnaissance des diplômes et des statuts, les formes d’hospitalité universitaire, les droits culturels et linguistiques, ainsi que la circulation, la traduction et la transformation des savoirs en situation d’exil.
Dans cette perspective, le colloque international se donne pour ambition de mettre en dialogue les expériences africaines, européennes et latino-américaines, en croisant analyses scientifiques, récits biographiques, pratiques institutionnelles et expressions artistiques. Il s’inscrit dans la continuité de rencontres internationales antérieures consacrées aux réfugiés académiques et aux savoirs en exil, tout en affirmant une approche comparée et résolument intercontinentale.
Un programme scientifique consacré aux libertés académiques et aux solidarités intercontinentales
La première journée du colloque, prévue le mardi 3 novembre 2026 à l’Institut français du Sénégal, à Dakar, sera consacrée aux enjeux de construction de solidarités scientifiques entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe. Elle réunira des universitaires, des chercheurs, des responsables institutionnels, des représentants diplomatiques et des acteurs de la société civile autour de plusieurs temps forts.
Mardi 3 novembre 2026 : première journée du colloque
Les travaux débuteront à 8h30 par l’accueil et l’inscription des participants. La cérémonie officielle d’ouverture est prévue à 9h, avec les interventions du professeur Aly Tandian, directeur du GERM de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal), de la professeure Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, directrice de l’Institut Convergences Migrations-CNRS (France), de la professeure Ana Carolina de Moura Delfim Maciel, chercheuse et professeure à l’Université de Campinas (Brésil), ainsi que de Son Excellence Monsieur Cheikh Niang, ministre de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur.
À 10h, une première discussion intitulée « Construire des ponts scientifiques entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe » permettra d’aborder les conditions de coopération et de solidarité entre les espaces universitaires des trois continents. Cette séquence sera introduite et modérée par la professeure Pascale Laborier, de l’Université Paris Nanterre et du programme UXIL (France). Elle réunira Madame Daniella Xavier Cesar, ambassadrice du Brésil, la docteure Stefanie Peter, directrice du Goethe-Institut Sénégal, ainsi que Sébastien Fagart, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France au Sénégal et directeur de l’Institut français du Sénégal.
Après une pause-café prévue de 10h45 à 11h15, les participants prendront part à la conférence d’ouverture en séance plénière. Cette première conférence, programmée à 11h15, sera donnée par le professeur Abdourahmane Ngaidé, de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), sous la modération d’Alexandra Galitzine-Loumpet (CESSMA). Elle portera sur le thème : « Art et mémoire, exil et résilience… au-delà de la valeur d’une expérience ». Cette intervention permettra notamment d’interroger la place de l’art et de la mémoire dans les expériences de déplacement, de rupture et de reconstruction des trajectoires individuelles et collectives.
Après la pause déjeuner, de 12h30 à 14h, les échanges reprendront à 14h avec la deuxième session, consacrée aux « Libertés académiques et répressions politiques ». Modérée par le docteur Mamadou Yero Baldé (FASTEF-UCAD, Sénégal) et la professeure Saskia Cousin (Université Paris Nanterre), cette session réunira plusieurs contributions portant sur les mécanismes de restriction des libertés universitaires et leurs conséquences sur la production et la circulation des savoirs.
Quatre communications sont inscrites à cette session :
- Céline Tening Ngom (Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal) présentera une analyse des libertés académiques sous le prisme du dispositif juridique international de protection des réfugiés.
- Gauthier Musenge Mwanza (Université de Kinshasa, République démocratique du Congo) analysera les libertés académiques et la production du savoir critique en RDC, entre pressions politiques, autocensure et mobilités intellectuelles (en visioconférence).
- Kouassi Combo Mafou (Université Jean Lorougnon Guédé, Côte d’Ivoire) abordera les répressions politiques post-crise de 2011 et les exils intellectuels en Côte d’Ivoire.
- Séverin Hyacinthe Batsok (Institut Politique d’Initiatives Sociales, Cameroun) interviendra sur les régimes autoritaires, les exils intellectuels et les dynamiques de circulation des savoirs en Afrique (en visioconférence).
À 16h, la troisième session portera sur les « Politiques d’accueil des réfugiés académiques ». Elle sera modérée par le professeur Serigne Mansour Tall (Université Amadou Mahtar Mbow) et la professeure Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (Inalco, Institut Convergences Migrations). Cette session s’intéressera aux dispositifs institutionnels, juridiques et associatifs mis en place pour accompagner les universitaires contraints à l’exil, ainsi qu’aux conditions d’une véritable hospitalité académique.
Les communications prévues sont les suivantes :
- Abdoulaye Diallo et Woly Diouf (RADDHO, Sénégal) présenteront le travail des organisations de défense des droits humains dans la politique de protection des réfugiés académiques au Sénégal.
- Sophie Wauquier (Université Paris 8, France) développera une réflexion sur les conditions d’un accueil digne des savoirs en exil à l’université, en abordant les enjeux institutionnels, les défis épistémiques et les effets de transformation.
- Isadora Lins França (Université de Campinas, Brésil – Université de Bordeaux, France) proposera une analyse des étudiants réfugiés dans l’enseignement supérieur à partir de l’expérience de l’Université de Campinas (Brésil) (en visioconférence).
- Dossou Christophe Agbodji (Conseil économique et social, Bénin) interrogera la possibilité d’un statut juridique du réfugié académique, en soulignant les lacunes du droit international face aux nouvelles mobilités du savoir (en visioconférence).
La première journée prendra fin à 18h avec un mot de synthèse et de clôture des travaux. À 18h15, les participants seront invités à assister à la projection du film « Trajectoires sans frontières », réalisé par Ana Carolina de Moura Delfim Maciel (Université de Campinas, Brésil). Cette projection constituera un prolongement artistique et audiovisuel des réflexions engagées au cours de la journée, en donnant une place particulière aux expériences vécues, aux parcours migratoires et aux trajectoires de reconstruction en situation d’exil.
Un espace de dialogue pour repenser l’avenir des savoirs en exil
À travers cette première journée, le colloque entend dépasser le seul constat des menaces pesant sur les libertés académiques pour ouvrir un espace de réflexion collective sur les réponses institutionnelles, politiques et scientifiques à construire. La diversité des intervenants et des institutions représentées témoigne de la volonté de favoriser une véritable coopération entre les continents et de donner une visibilité accrue aux expériences africaines dans les débats internationaux sur l’exil académique.
En associant conférences scientifiques, échanges institutionnels, communications universitaires et expressions artistiques, cette troisième édition ambitionne ainsi de faire émerger des pistes concrètes pour renforcer la protection des chercheurs menacés, favoriser l’accueil des universitaires en exil et reconnaître la contribution des savoirs produits dans des contextes de déplacement et de vulnérabilité.
Le colloque rappelle enfin que la défense des libertés académiques ne constitue pas uniquement une responsabilité individuelle ou nationale : elle relève d’un enjeu collectif, qui engage l’avenir des universités, la pluralité des connaissances et la capacité des sociétés à préserver des espaces de pensée critique et de dialogue.