Monsieur le Président de la République, jusqu’à quand faudra-t-il tolérer que les intérêts d’un parti prennent le pas sur les impératifs de la République ?
Pour la première fois dans l’histoire politique récente du Sénégal, nous assistons à une situation pour le moins troublante : des responsables issus de la même mouvance politique, qui ont porté ensemble un projet de rupture, se retrouvent désormais dans une confrontation autour d’un instrument aussi stratégique que la loi de finances rectificative (LFR). Le 19 octobre 2026, Ousmane Sonko a annoncé que le PASTEF ne voterait pas le texte en l’état, dénonçant notamment la réduction des subventions aux produits pétroliers et la baisse de certains crédits d’investissement. Cette position ouvre une crise politique dont les conséquences dépassent largement les murs de l’Assemblée nationale.
La question fondamentale est donc celle-ci : qu’est-ce qui a changé entre la loi de finances initiale (LFI) et la loi de finances rectificative (LFR) pour justifier un tel revirement politique ? Les circonstances économiques ont-elles changé ? Les contraintes budgétaires sont-elles devenues plus lourdes ? Les engagements pris auprès des partenaires financiers ont-ils évolué ? Ou sommes-nous simplement face à une bataille de leadership au sommet de l’État ?
Ces interrogations méritent des réponses précises, parce que la gestion des finances publiques ne saurait être réduite à un rapport de force entre personnalités politiques.
Il faut rappeler une évidence : une loi de finances initiale fixe les prévisions budgétaires pour l’année, tandis qu’une loi de finances rectificative permet de les ajuster lorsque les circonstances l’exigent. Les deux textes n’ont donc pas nécessairement le même contenu. Le contexte économique peut évoluer, les recettes peuvent être inférieures aux prévisions et les dépenses peuvent nécessiter des réajustements. Un changement de position entre les deux textes n’est donc pas, à lui seul, la preuve d’une incohérence. Mais lorsque ceux qui ont défendu la politique budgétaire initiale contestent ensuite les ajustements proposés, ils ont le devoir d’expliquer clairement ce qui a changé et quelles solutions alternatives ils préconisent.
C’est précisément là que se situe le problème politique. Si le gouvernement estime que les contraintes économiques imposent des arbitrages difficiles, il doit les justifier devant les représentants du peuple. Si les parlementaires considèrent que ces arbitrages sont mauvais, ils ont le droit de les contester. Mais personne ne devrait instrumentaliser le budget national pour régler des comptes politiques, imposer son autorité personnelle ou fragiliser un exécutif dont il a contribué à porter le projet.
LA CONSTITUTION N’EST PAS UN INSTRUMENT À GÉOMÉTRIE VARIABLE
La Constitution sénégalaise est pourtant claire sur les responsabilités des institutions. Son article 59 dispose que l’Assemblée nationale exerce le pouvoir législatif, vote seule la loi, contrôle l’action du gouvernement et évalue les politiques publiques. Le contrôle parlementaire n’est donc ni une faveur accordée à l’opposition ni une arme réservée aux adversaires de l’exécutif : c’est une prérogative constitutionnelle.
L’article 68 encadre, quant à lui, le vote des projets de lois de finances et prévoit des mécanismes destinés à éviter qu’un blocage budgétaire ne compromette durablement le fonctionnement de l’État. La Constitution organise ainsi un équilibre entre le pouvoir de délibération des députés et la nécessité d’assurer la continuité des institutions.
Quant à l’article 85, il prévoit notamment les mécanismes de mise en jeu de la responsabilité gouvernementale sur un projet de loi de finances. Le texte constitutionnel ne commande donc pas aux députés de voter automatiquement les projets de la majorité. Il organise, au contraire, des procédures précises permettant de trancher les désaccords dans le respect de l’État de droit.
Voilà pourquoi il faut distinguer deux choses : le droit des parlementaires de refuser un budget et la responsabilité politique de ceux qui choisissent de le faire. Le premier est garanti par le fonctionnement démocratique ; la seconde s’apprécie à la lumière de leurs engagements, de leurs arguments et des conséquences de leurs décisions.
La Constitution ne saurait être invoquée uniquement lorsque ses dispositions servent une ambition politique, puis oubliée lorsqu’elle exige retenue, dialogue et responsabilité.
DE LA CONVERGENCE DIOMAYE-SONKO À LA CRISE DE CONFIANCE
L’histoire politique du tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko rend cette situation particulièrement préoccupante. Leur convergence a porté l’espoir d’une alternance politique, d’une transformation de l’État et d’une gouvernance fondée sur la reddition des comptes, la souveraineté économique et la justice sociale.
Bassirou Diomaye Faye a été élu président de la République en mars 2024, tandis qu’Ousmane Sonko a été nommé Premier ministre. Leur complémentarité politique a constitué l’un des ressorts majeurs de la victoire de leur camp. Les militants, les sympathisants et les électeurs n’ont pas seulement soutenu deux personnalités : ils ont adhéré à la promesse d’un projet collectif.
Or, lorsque les divergences se multiplient au sommet, une question s’impose : le projet de transformation nationale demeure-t-il la priorité commune, ou sommes-nous entrés dans une compétition pour le contrôle de l’appareil politique et de la décision publique ?
Il serait superflu d’affirmer que toute divergence entre les deux hommes constitue une trahison. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs j’aime insister pour affirmer sans ambage que Bassirou Diomaye Faye n’a jamais pensé trahir ! Dans une République démocratique, le président et son gouvernement peuvent connaître des désaccords, et les parlementaires peuvent contester les choix de l’exécutif. Mais lorsque ces divergences prennent la forme d’un bras de fer public autour du budget, elles risquent de brouiller les responsabilités et de compromettre la lisibilité de l’action gouvernementale.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre de positions entre ceux qui ont promis le changement. Il a besoin d’une équipe dirigeante capable d’expliquer ses décisions, d’assumer ses contradictions éventuelles et de privilégier l’intérêt général.
LE BUDGET NATIONAL N’EST PAS UN OTAGE POLITIQUE
Une loi de finances rectificative n’est pas un texte ordinaire. Elle touche aux dépenses publiques, aux investissements, aux politiques sociales et aux engagements financiers de l’État. Son adoption, son rejet ou son retard peuvent avoir des répercussions concrètes sur l’action publique.
Dans le contexte économique actuel, alors que les arbitrages budgétaires sont particulièrement sensibles et que le Sénégal doit préserver sa crédibilité financière, les responsables politiques ont une obligation supplémentaire de pédagogie et de transparence. Les inquiétudes exprimées concernant les subventions, les investissements ou les dépenses sociales doivent recevoir des réponses documentées. Je crois que le gouvernement n’a pas dérogé à cette règle !
Mais le refus de voter un texte ne peut constituer, à lui seul, une politique économique. Il faut présenter des alternatives chiffrées, préciser les dépenses à préserver, identifier les recettes mobilisables et expliquer comment financer les priorités annoncées sans aggraver les déséquilibres budgétaires.
Si Ousmane Sonko et les députés du PASTEF estiment que les choix proposés sont contraires aux engagements politiques de la majorité, qu’ils le démontrent publiquement, chiffres à l’appui. Si le gouvernement considère que ses arbitrages sont indispensables, qu’il en apporte la justification. À ce propos, quelle est la partie qui a failli ?
Le débat démocratique exige des arguments, pas des ultimatums.
L’exigence de transparence doit également s’appliquer aux fonds spéciaux et à l’ensemble des dépenses publiques. Mais cette exigence doit déboucher sur des règles claires, applicables à tous, et non devenir un moyen de pression dans une confrontation entre responsables de la même famille politique. Eh oui, Ousmane Sonko est dans une logique d’étouffement de Bassirou Diomaye Faye si ce dernier continue de l’accepter.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT, L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT DOIT PRÉVALOIR
Monsieur le Président de la République, votre responsabilité est considérable. Vous êtes le garant du fonctionnement régulier des institutions et de la continuité de l’État. Il vous appartient de veiller à ce que les divergences politiques ne se transforment pas en paralysie institutionnelle.
Il ne s’agit ni de demander une soumission aveugle des députés au pouvoir exécutif ni de nier le droit au désaccord. Il s’agit de rappeler que nul responsable politique, quelle que soit sa popularité, ne peut placer ses ambitions personnelles au-dessus des intérêts de la nation.
L’État ne se gouverne pas par des rapports de force permanents. Il s’administre par des institutions solides, des règles connues de tous, une responsabilité clairement assumée et des décisions prises dans l’intérêt général.
Si le désaccord avec Ousmane Sonko est politique, qu’il soit tranché politiquement. S’il relève d’une divergence sur les orientations budgétaires, que les arguments soient confrontés. Si des procédures constitutionnelles doivent être engagées, qu’elles le soient dans le strict respect des textes. Mais la République ne saurait devenir l’otage d’une rivalité dont le peuple paierait le prix.
Il faut donc mettre un terme à la confusion entre loyauté partisane et responsabilité républicaine. La fidélité à un projet politique ne dispense personne de rendre compte de ses choix. Et l’appartenance à une majorité ne donne à aucun responsable un droit de veto personnel sur le fonctionnement de l’État.
On ne négocie pas indéfiniment avec les blocages institutionnels : on leur oppose la fermeté du droit, la clarté des responsabilités et l’autorité des institutions. Ce n’est pas la force contre les hommes, mais la primauté de la République sur les ambitions individuelles.
Monsieur le Président, l’heure n’est plus aux ambiguïtés. Le Sénégal attend des décisions, des explications et des résultats. Il attend que les promesses de rupture se traduisent en actes et que les divergences au sommet cessent d’éclipser les préoccupations quotidiennes des citoyens.
L’histoire jugera chacun non pas sur le nombre de ses partisans ni sur la vigueur de ses déclarations, mais sur sa capacité à servir la nation, à respecter les institutions et à assumer les conséquences de ses décisions.
La République est au-dessus des hommes. Le Sénégal est au-dessus des partis. Et aucun leadership ne saurait être supérieur à l’intérêt national.
Fermez le ban, Excellence, Monsieur le Président de la République.
Mamadou Biguine Gueye